Réflexions sur l’image et le concept de beauté
Une mère guépard se dissimule dans les herbes hautes et sèches de la savane, le félin est à l’affût depuis plusieurs heures, elle observe, tendue, prête, puis se replie sur elle-même et d’un coup se propulse aussi vite que la foudre : d’un bond, elle fond sur sa proie effarée.
Écrasée de chaleur, son petit rassasié endormi auprès d’elle, le fauve s’étend face à la plaine immense où le soleil s’enlise à l’horizon. Le félin n’inspecte pas la plaine comme un vigile attentif, le guépard admire le soleil couchant ; il contemple ce paysage, touché par l’harmonie que le spectacle inspire.
Nous sommes sensibles au beau parce que le beau est la manifestation de l’harmonie, et cette harmonie nous rassure, elle nous rassure parce qu’elle dissipe le chaos.
Il y a un peu plus de 70 000 ans, nos ancêtres gravaient ou dessinaient des signes graphiques sur les supports qui se présentaient à eux ; certains ont survécu à l’érosion des temps. Ces signes simples dans leur graphisme sont difficiles à interpréter, nous y projetons souvent nos fantasmes : ils nous interrogent sur nous-mêmes. Ils sont la tentation de fixer des concepts dans l’éternité de la pierre.
Une trentaine de milliers d’années plus tard, apparaissent des chefs-d’œuvre parfaitement accomplis à Lascaux ou Chauvet ; ils emportent notre admiration et suscitent en secret notre étonnement ; notre ostracisme n’est pas seulement horizontal, il est vertical aussi, dans le temps.
Les démarches qui conduisent à ces œuvres ne peuvent se comparer : d’un côté une signalétique de marquage comme un tag ou une enseigne commerciale, les bornes d’un territoire, la signalétique d’un danger, une mécanique mentale qui conduira à l’écriture, de l’autre un geste unique aux êtres humains. Un geste qui tente recréer l’émotion vécue face à la nature, et ce geste, porteur en filigrane de l’émotion initiale, se fige dans la pierre, sur la toile ou le papier glacé pour un avenir voulu, une fois encore, comme éternel et maîtrisé :
« Ô temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! » Alphonse de Lamartine – Méditations poétiques.
Les sociétés dans lesquelles nous vivons, proposent, souvent imposent, des modèles d’appartenances, et des populations entières font l’effort, surtout pendant la jeunesse, de ressembler à ces injonctions voilées : « Le plus riche », « la plus coquette », « le plus viril », « la plus religieuse ». La tirade de Shakespeare dans « As you like it », illustre parfaitement ce propos. Et ces travestissements sont des souffrances profondes souvent inconscientes. Ce sont des souffrances, parce qu’elles nous empêchent de laisser s’épanouir nos personnalités profondes, ce mélange subtil fait du patrimoine génétique de nos parents et de l’ensemble des éléments accumulés depuis notre naissance, nos rencontres hasardeuses et les événements fortuits de nos existences. Nous acceptons ces souffrances parce que nous vivons sous le modèle inconscient de la meute, la horde nomade et « primitive », et nous sommes effrayés à l’idée de nous retrouver seul sans ce groupe imaginaire supposé nous protéger.
Nous devons cultiver avec délicatesse et fierté, mais sans ego, notre personnalité profonde, ce qui fait de nous un autre, égal, sans doute, mais pas identique.
C’est parce que nous sommes différents que nous sommes passionnants, et de ces différences se tisse un lien universel, celui de la vie et de l’harmonie.
L’art est une approche cognitive du monde au même titre que la science, sans en avoir la rigueur ; il sonde, interroge, propose, affirme une vision, souvent se trompe.
Quel que soit le jugement porté, une œuvre n’est pas seulement la sublimation d’un désir contrarié, elle est la marque manifestée dans le temps et l’espace de l’aventure humaine.
Dessinée, gravée ou peinte, l’image révèle plusieurs états, plusieurs ambiances, plusieurs impressions en un seul acte volontaire et affirmé.
L’objet photographique est un instant de présent arraché au passé ; un présent éphémère désiré comme éternel dans sa représentation temporelle et figée : un instant unique.
Parce qu’elle prétend reproduire la réalité de façon sensible et sélective, l’image photographique dans ses deux seules dimensions, se présente à nous ; elle s’impose, là où il conviendrait découvrir et s’investir pour mieux percevoir, mieux ressentir.
« L’image est plus importante que l’écriture. Elle impose la signification d’un coup, sans l’analyser, sans la disperser. » (Roland Barthes)
En perturbant visuellement l’instant originel rendu immobile, mon travail graphique force l’implication de l’observateur. L’image devenue « Photo-Graphie » ne s’impose plus, elle suggère et offre au regard la possibilité de l’interprétation et de la découverte.
Aller à l’essentiel, effacer l’inutile, le parasite, indiquer la fragilité, souligner la faille, l’incident, l’éphémère. Se laisser envahir sans jugement ; peut-être s’enrichir de ce que l’autre nous offre de sa différence ? Deviner l’universel en lui.
La quête de la beauté, comme la recherche de la vérité, se confronte toujours à la réalité de la matière, sa vie, sa malléabilité, ses métamorphoses.
Dans le portrait, cet objectif s’affronte souvent à une résistance confuse entre l’image que le modèle voudrait donner à voir de lui-même, c’est-à-dire l’idée de ce qu’il imagine tendre vers la perfection, et la réalité profonde qui lui est propre et dont souvent il n’en maîtrise pas une conscience claire.
Or, la beauté humaine s’immisce aussi dans la fragilité, la rupture, la différence et souvent l’imperfection. La beauté ne se définit pas dans les seuls critères canoniques et iconiques, elle se révèle seulement dans la cohérence de notre réalité : la beauté est harmonie.
Certaines formes abstraites stimulent en nous des sensations que le figuratif parfois occulte. Il y a dans la matière rendue conceptuelle, une manière musicale d’envisager le monde ; c’est un jeu fluide et chromatique qu’il faut laisser librement éclore : couleurs et textures expriment des sentiments complémentaires.
Peu importe ce qui nous est donné à voir, peu importe l’auteur, l’important se trouve dans la capacité de l’œuvre à nous émouvoir, à nous faire découvrir, peut-être comprendre une réalité jusqu’alors inconnue à nous-mêmes.
Les artistes de Lascaux et de Chauvet avaient-ils un ego hypertrophié ? Disait-on d’eux avec une sorte d’ironie « Que voulez-vous, c’est un artiste » ? Étaient-ils marqués d’un statut particulier un peu étrange qui les mettait à part ? Nous ne le saurons jamais et cela n’a pas d’importance : ces immenses et talentueux artistes ont disparu, leurs noms mêmes se sont échappés avec le temps, seules leurs œuvres subsistent, n’est-ce pas là l’important ? La transmission d’une émotion.
Une œuvre qui ne célébrerait pas la vie, une œuvre qui ne changerait pas en nous ne serait-ce qu’une infime partie de notre pensée, une œuvre qui ne parviendrait pas à susciter la moindre émotion fut-elle de colère et d’irritation, une telle création ne pourrait prétendre à la définition de l’art.
Réflexions d’hiver en regardant la mer : « Dans le silence de l’intime, nos regards révèlent notre vision du monde. »
« Vanitas vanitatum et omnia vanitas », la question ancienne de l’œuvre inhibée, occultée, inutile, transparente, invisible, demeure une réalité sourde pour tout auteur, une réalité inavouable, enfouie parce que secrètement douloureuse, parfois.
L’œuvre exprime-t-elle son questionnement au monde pour flatter seulement un ego vacillant devant un miroir vide de toute présence ? Appelle-t-elle une reconnaissance narcissique ou bien souhaite-t-elle simplement partager ce qui fut imaginé, saisi, ressenti, peut-être figé dans une éphémère inspiration ou une banale évidence ?
L’enfant se construit dans le regard de l’autre, l’artiste en partie seulement, et le silence le plonge dans des abysses obscurs.
La question doit-elle se réduire à l’équation matérielle ? Le plébiscite sanctionné par l’argent comme seul critère d’éligibilité ? Faisant de l’art le seul produit des marchands du temple ?
Cependant, quel trouble nous envahit en regardant la « Jeune Fille à la Perle » de Vermeer ?
Comment concilier la représentation géante en métal laqué d’un caniche supposé de baudruches avec « La Porte de l’Enfer » d’Auguste Rodin, la délicatesse des jeunes geishas et maikos peintes par Kitagawa Utamaro, la puissance du Marché des Chevaux de Rosa Bonheur, la « Piétà » de Michel-Ange, les masques doubles Kwakiutl ou les visages éclairés à la bougie de George De La Tour ?
Ce n’est pas tant la monétisation que le regard que nous portons sur nous-même, une exigence profonde faite de respect et d’humilité.
Sommes-nous illégitimes comme tant d’autres n’hésitant pas un instant à exhiber avec une suffisance impudique leurs « créations » dérisoires ?
Nous gardons le silence par lâcheté, par courtoisie ou humilité peut-être ? Ou la simple crainte d’être jugé d’une incompétence culturelle, voire cultuelle ? Et pourtant, seule la transmission de l’harmonie compte.
Le regard, l’attention portée comme clé d’accès au monde, à l’altérité. La beauté physique, l’évidence formelle qui attire ou pas le regard de l’autre, celle qui marque l’intérêt. L’apparence de l’être qui révèle ou occulte l’existence même. Le regard brûlant derrière le masque éteint.
La quête du beau, comme celle de la vérité ; non pas le beau selon les différents canons culturels académiques et confus, mais le beau comme aspiration vers une transcendance universelle, le beau comme un absolu, le beau qui un instant arrête le temps ; ce temps suspendu que seuls les amoureux connaissent.
Les outils de la création
L’IA générative n’est pas une intelligence créative ; la création surgit exclusivement dans la demande qui est faite par l’être humain, le descriptif détaillé de ce qui est demandé ; alors l’artiste utilise l’IA comme un outil au même titre que le pinceau, le ciseau ou le piano. Plus la description du projet est fine et précise, plus le résultat généré sera intéressant. Un résultat dont les éléments qui le composent sont eux aussi tous d’origine humaine : l’IA ne crée pas, l’IA utilise la bibliothèque accumulée des êtres humains.
Si l’on demande à l’IA : « Génère-moi un chef-d’œuvre qui m’émeuve au plus haut point », l’informatique sera bien en mal de répondre de façon convaincante. Mozart, Rembrandt ou Rodin se mettront quant à eux, aussitôt à l’ouvrage.
La confrontation avec l’huile et la toile, le ciseau et le burin, les mélodies qui envahissent l’espace et nos cœurs, la danse des mots, l’objectif comme un œil noir qui à la fois effraie et subjugue, cet obsédant besoin de transmettre l’émotion, la quête insatiable d’un réel qui s’échappe : La création est une fracture, laquelle fragilité n’appartient pas au registre de l’informatique.
L’émotion surgit toujours d’une rupture.
Après avoir construit une carrière liée au cinéma de longs métrages comme technicien et scénariste, au cinéma publicitaire et à la communication comme réalisateur et metteur en scène, après avoir partagé avec ses fondateurs, John Withney et Richard Taylor, la naissance de l’image de synthèse en Californie, le monde s’exprime dorénavant pour moi dans la plénitude du silence des mots, de quelques photographies et de la réalisation jouissive des objets du quotidien pour faire en sorte que la vie devienne « Harmonie ».
François, Denis PECNARD
Tunis, joli mois de mai 2026
Contact : francois.pecnard@gmail.com